La préface de Calvin à la première édition du Psautier, 1543

Nous voulons partager avec nos lecteurs la préface de Jean Calvin à la première édition du Psautier français publiée en 1563. Pour rendre ce document historique plus accessible, nous avons quelque peu modernisé le texte. Nous reproduisons en tête l'introduction publiée par le Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme Français, 1ère année, 1853.

DOCUMENTS INÉDITS ET ORIGINAUX.

LA PRÉFACE DE CALVIN

POUR LA PREMIÈRE ÉDITION DU PSAUTIER.

On a approuvé notre pensée de reproduire en son entier la belle Épître placée par Calvin en tête de la première édition qu'il donna à Genève, en 1543, de la traduction des psaumes de Clément Marot. On lira avec intérêt ce morceau, si peu connu aujourd'hui et qui ne se trouve que dans les anciennes éditions du Psautier et dans quelque vieilles Bibles, telles que celle de 1570. Il est digne du grand réformateur tout à la fois par la netteté et la fermeté des idées et du style.

À tous les Chrétiens, à tous ceux
qui aiment la Parole de Dieu,
Salut

      COMME c'est une chose bien requise en la Chrétienté, et des plus nécessaires, que chaque fidèle observe et entretienne la communion de l'Église en son endroit, fréquentant les assemblées qui se font tant le dimanche que les autres jours, pour honorer et servir Dieu : aussi est-il expédient et raisonnable, que tous connaissent et comprennent ce qui se dit et fait au temple, pour en recevoir fruit et édification. Car notre Seigneur n'a pas institué l'ordre que nous devons tenir, quand nous nous assemblons en son Nom, seulement pour amuser le monde en lui offrant un spectacle à regarder : mais plutôt, il a voulu qu'il en revînt profit à tout son peuple : comme saint Paul témoigne, commandant que tout ce qui se fait en l'Église serve à l'édification commune de tous : ce que le serviteur ne commanderait pas, si ce n'était là l'intention du maître. Or cela ne peut se faire que si nous sommes instruits pour avoir la compréhension de tout ce qui a été ordonné pour notre utilité. Car de dire que nous puissions avoir dévotion, soit dans la prière, soit dans les cérémonies, sans rien y comprendre, c'est une grande moquerie, quoi qu'on dise communément. Ce n'est pas une chose morte ou propre aux bêtes, que bonne affection envers Dieu : mais c'est un mouvement vif, procédant du Saint-Esprit, quand le cœur est droitement touché, et l'entendement illuminé. Et de fait, si on pouvait être édifié des choses qu'on voit, sans connaître ce qu'elles signifient, saint Paul ne défendrait pas si rigoureusement de parler en langue inconnue, et n'userait de cette raison, qu'il n'y a nulle édification, sinon là où il y a doctrine. C'est pourquoi, si nous voulons bien honorer les saintes ordonnances de notre Seigneur, dont nous usons dans l'Église, le principal est de savoir ce qu'elles contiennent, ce qu'elles veulent dire, et à quelle fin elles tendent, afin que l'usage en soit utile et salutaire, et par conséquent droitement réglé. Or il y a en somme trois choses que notre Seigneur nous a commandées d'observer dans nos assemblées spirituelles : à savoir, la prédication de sa Parole, les oraisons publiques et solennelles, et l'administration de ses sacrements. Je ne parlerai point des prédications pour l'instant, d'autant qu'il n'en est pas question. Touchant les deux autres parties qui restent, nous avons le commandement exprès du Saint-Esprit, que les oraisons se fassent en langue commune et connue du peuple : et l'Apôtre dit que le peuple ne peut répondre " Amen " à la prière qui a été faite dans une langue inconnue. Or puisqu'on la fait au nom et en la personne de tous, chacun en doit être participant. Aussi cela a-t-il été une trop grande impudence de la part de ceux qui ont introduit la langue latine dans les Églises, où peu de gens la comprenaient. Et il n'y a ni subtilité ni chicanerie qui puisse les excuser, ou faire que cette façon ne soit perverse et déplaisante à Dieu. Car il ne faut point présumer qu'il trouve agréable ce qui se fait directement contre son vouloir, et comme pour le défier. Or on ne le saurait plus dépiter, que d'aller ainsi à l'encontre de ce qu'il a défendu, en se glorifiant de cette rébellion, comme si c'était une chose sainte et fort louable. Quant aux sacrements, si nous regardons bien leur nature, nous connaîtrons que c'est une coutume perverse de les célébrer de telle sorte que le peuple ne puisse les comprendre, sans exposition des mystères qui y sont contenus. Car si ce sont des paroles visibles (comme saint Augustin les nomme) il ne faut pas qu'il y ait seulement un spectacle extérieur, mais que la doctrine soit conjointe avec, pour en donner la compréhension. Et aussi notre Seigneur en les instituant a bien démontré cela : car il dit que ce sont les témoignages de l'alliance qu'il a faite avec nous, et qu'il a confirmée par sa mort. Il faut bien donc pour leur donner lieu, que nous sachions et connaissions ce qui s'y dit : autrement, ce serait en vain que notre Seigneur ouvrirait la bouche pour parler, si nous n'avions point d'oreilles pour écouter. Il n'est point nécessaire de discuter longuement sur ce point. Car quand la chose sera jugée de sens rassis, tous reconnaîtront que c'est pur charlatanisme que d'amuser le peuple par des signes, dont la signification ne lui est point expliquée. Il est donc facile de voir qu'on profane les sacrements de Jésus-Christ en les administrant sans que le peuple comprenne les paroles qui y sont dites. Et de fait, on voit les superstitions qui en sont sorties. Car on estime communément, que la consécration, tant de l'eau du baptême que du pain et du vin en la Cène de notre Seigneur, soit comme une espèce d'enchantement : c'est-à-dire quand on a soufflé et prononcé de bouche les paroles, que les éléments insensibles en sentent la vertu, alors que les hommes n'y entendent rien. Or la vraie consécration est celle qui se fait par la parole de foi, quand elle est déclarée et reçue, comme dit saint Augustin : ce qui se comprend clairement dans les paroles de Jésus-Christ. Car il ne dit pas au pain qu'il devienne son corps : mais il adresse la parole à la compagnie des fidèles, disant, " prenez, mangez, etc. " Si nous voulons donc bien célébrer le sacrement, il nous faut avoir la doctrine, par laquelle ce qui y est signifié nous soit déclaré. Je sais bien que cela semble fort étrange à ceux qui n'y sont point accoutumés, comme il advient en toutes choses nouvelles. Mais c'est bien raison, si nous sommes disciples de Jésus-Christ, que nous préférions son institution à notre coutume. Et nous ne devons point trouver nouveau ce qu'il a institué dès le commencement.

      Si cela ne peut encore entrer en l'entendement de chacun, il nous faut prier Dieu qu'il lui plaise d'illuminer les ignorants, pour leur faire comprendre combien il est plus sage que tous les hommes de la terre, afin qu'ils apprennent à ne plus s'arrêter à leur propre sens, ni à la " sagesse " folle et enragée de leurs conducteurs, qui sont aveugles. Cependant, pour l'usage de notre Église, il nous a semblé bon de faire publier comme un formulaire des prières et des sacrements, afin que chacun reconnaisse ce qu'il doit dire et faire dans l'assemblée chrétienne. Ce livre ne profitera pas seulement au peuple de cette Église, mais aussi à tous ceux qui désireront savoir quelle doit être la forme de la prière des fidèles, quand ils se rassemblent au nom de Jésus-Christ.

      Nous avons donc recueilli en un sommaire la façon de célébrer les sacrements, et de sanctifier le mariage, ainsi que les prières et les louanges dont nous nous servons. Nous parlerons plus tard des sacrements. Quant aux prières publiques, il y en a deux espèces. Les unes se font par de simples paroles, les autres avec chant. Et ce n'est pas là une invention récente. Car dès la première origine de l'Église cela a été le cas, comme l'histoire nous l'enseigne. Et même saint Paul ne parle pas seulement de prier de bouche, mais aussi de chanter. Et à la vérité, nous connaissons par expérience que le chant a grande force et vigueur pour émouvoir et enflammer le cœur des hommes, pour invoquer et louer Dieu d'un zèle plus véhément et ardent. Il faut toujours veiller à ce que le chant ne soit ni léger, ni volage, mais qu'il ait poids et majesté (comme dit saint Augustin) et ainsi, qu'il y ait grande différence entre la musique qu'on fait pour réjouir les hommes à table et en leur maison, et les Psaumes qui se chantent en l'Église, en la présence de Dieu et de ses anges. Or quand on voudra droitement juger de la forme qui est ici exposée, nous espérons qu'on la trouvera sainte et pure, vu qu'elle est simplement destinée à l'édification dont nous avons parlé, bien que l'usage du chant s'étende plus loin. C'est que même dans les maisons et dans les champs ce nous soit une incitation, et comme un instrument pour louer Dieu, et élever nos coeurs vers lui, pour nous consoler, en méditant sa vertu, sa bonté, sa sagesse, et sa justice, ce qui est plus nécessaire qu'on ne saurait dire. Pour le premier, ce n'est pas sans cause que le Saint-Esprit nous exhorte si soigneusement par les Saintes Écritures, à nous réjouir en Dieu, et que nous trouvions là toute notre joie, qui atteint alors son véritable but : il sait combien nous sommes enclins à nous réjouir de manière vaine. Alors que notre nature nous tire et nous conduit à chercher tous les moyens de réjouissance folle et vicieuse, au contraire, notre Seigneur, pour nous distraire et retirer des séductions de la chair et du monde, nous présente tous les moyens possibles, afin de nous remplir de cette joie spirituelle qu'il nous recommande tant. Or entre les autres choses qui sont propres pour recréer l'homme, et lui procurer du plaisir, la musique est ou la première, ou l'une des principales : et il nous faut estimer que c'est un don de Dieu destiné à cet usage. Nous devons donc d'autant plus veiller à ne point en abuser, de peur de la souiller et contaminer, en en faisant l'instrument de notre condamnation là où elle est destinée à servir à notre profit et à notre salut. Et même s'il n'y avait point d'autre raison que celle-là pour nous inciter à faire bon usage de la musique, pour la faire servir à toute honnêteté, et pour qu'elle ne soit point une occasion de nous laisser aller à la dissolution, ou de nous efféminer en des délices illicites, et qu'elle ne soit point instrument d'impureté ou de quelque impudicité. Mais encore y a-t-il davantage : car à grand-peine trouvera-t-on en ce monde chose qui puisse plus tourner ou fléchir çà et là les mœurs des hommes, comme Platon l'a sagement affirmé. Et de fait, nous expérimentons qu'elle a une vertu secrète et quasi incroyable à émouvoir les cœurs d'une manière ou d'une autre. Aussi devons-nous être d'autant plus diligents à la régler en telle sorte qu'elle nous soit utile, et nullement pernicieuse. Pour cette raison, les docteurs anciens de l'Église se plaignent souvent de ce que le peuple de leur temps était adonné à des chansons impures et impudiques, lesquelles non sans cause ils estiment et appellent poison mortel et satanique, propre à corrompre le monde. Or en parlant maintenant de la musique, je comprends deux parties, à savoir la lettre, ou le sujet et la matière : secondement, le chant ou la mélodie. Il est vrai que toute parole mauvaise (comme dit saint Paul) pervertit les bonnes mœurs : mais quand la mélodie est avec, cela transperce beaucoup plus fort le cœur, et entre au-dedans, tout comme du vin qu'on verserait dans un récipient avec un entonnoir : aussi le venin et la corruption est-il distillé jusqu'au plus profond du cœur par la mélodie. Qu'est-il donc question de faire ? C'est d'avoir des chants non seulement honnêtes, mais également sacrés, lesquels nous soient comme aiguillons pour nous inciter à prier et louer Dieu, à méditer ses œuvres, afin de l'aimer, de le craindre, de l'honorer, et de le glorifier. Or ce que dit saint Augustin est vrai, que nul ne peut chanter choses dignes de Dieu, à moins de les avoir reçues de Dieu lui-même. Donc quand nous aurons bien tourné dans tous les sens pour chercher çà et là, nous ne trouverons de meilleurs chants, rien qui soit mieux adapté à cette fin, que les Psaumes de David, car c'est le Saint Esprit qui les lui a dictés et les a composés. C'est pourquoi, quand nous les chantons, nous sommes certains que Dieu nous met en la bouche les paroles, comme si lui-même chantait en nous pour exalter sa gloire. Aussi Chrysostome exhorte-t-il tant les hommes que les femmes et les petits enfants à prendre l'habitude de les chanter, afin que cela soit comme une méditation pour s'associer à la compagnie des anges. Au reste, il nous faut souvenir de ce que dit saint Paul, que les chansons spirituelles ne se peuvent bien chanter que de cœur. Or le cœur requiert l'intelligence. Et en cela (dit Saint Augustin) réside la différence entre le chant des hommes, et celui des oiseaux. Car une linotte, un rossignol, ou un perroquet chanteront bien, mais ce sera sans comprendre. Or le propre don de l'homme est de chanter en sachant ce qu'il dit. Après l'intelligence, doit suivre le cœur et l'affection : ce qui ne peut être que si nous avons le cantique imprimé en notre mémoire, pour ne jamais cesser de chanter. Aussi ce présent livre, ne serait-ce que pour cette raison, outre le reste qui a été dit, doit-il être en singulière recommandation à chacun qui désire se réjouir honnêtement, et selon Dieu, voire à son salut, et au profit de ses prochains. C'est pourquoi ce livre n'a guère besoin de mes recommandations, vu qu'en lui-même il porte son prix et sa gloire. Seulement que le monde soit si bien averti, qu'au lieu de chansons en partie vaines et frivoles, en partie sottes et lourdes, en partie sales et vilaines, et par conséquent mauvaises et nuisibles, dont il a usé jusqu'ici, il s'accoutume désormais à chanter ces divins et célestes cantiques avec le bon roi David. Touchant la mélodie, il a semblé préférable qu'elle fût sobre, comme c'est le cas dans ce recueil, afin qu'elle ait le poids et la majesté convenant au sujet, et même pour être propre à chanter en l'Église, selon ce qui a été dit. De Genève, ce 10 de Juin 1543.